Denis Mukwege: « le viol est une arme de destruction massive en RDC »

Denis Mukwege 4

Le gynécologue congolais Denis Mukwege est devenu malgré lui l’ambassadeur de la lutte contre l’usage du viol comme arme de guerre.Car un conflit armé classique produit les mêmes effets que ces violences sexuelles imposées aux femmes dans l’est de la RDC. Avec pour ultimes corollaires, des taux d’infécondité et de mortalité maternelle de plus en plus élevés, regrette tout particulièrement l’obstétricien de Bukavu.

 

À près de 60 ans, le lauréat du prix Sakharov et deux fois candidat au prix Nobel de la paix voudrait arrêter ce « travail évitable » qui lui vole tout son temps dans l’est du Congo : les reconstructions recto-vaginales. L’obstétricien de formation rêve simplement… d’obstétrique. C’est pour cela qu’il a fondé fin des années nonante l’hôpital de Panzi, au sud du Lac Kivu, pour accompagner les grossesses et les accouchements, assurer les soins des nouveaux-nés et de leurs mamans. Mais depuis sa première patiente, Denis Mukwege « répare » inlassablement ces femmes, jeunes filles et enfants « déshumanisées » par des groupes armés. Malgré les attentats meurtriers et menaces permanentes au sein d’une société congolaise complice, selon lui, de crimes de guerre. Entretien.

Ces viols à l’est de la RDC ne ressemblent en rien à des abus sexuels. Vous dénoncez l’appropriation militaire?

Denis Mukwege : ces viols ont les mêmes conséquences que l’usage d’armes de guerre. Lorsque les gens voient ces atrocités, la première réaction, c’est de fuir. Ce qui entraîne un déplacement massif de la population avec tout ce que cela comporte comme problèmes sanitaires. Le manque de nourriture, la vie en camps. Le viol touche directement à la dignité humaine.

La deuxième conséquence, c’est la réduction démographique. La contamination rend beaucoup de filles stériles. La destruction de l’appareil génital n’a aucune commune mesure avec des relations sexuelles, c’est le désir de détruire la vie. Et là, toutes ces femmes vont avoir un problème de fécondité. Quant aux femmes contaminées par le VIH, elles vont tuer autour d’elles mais vont aussi infecter leurs propres enfants. Le viol est une arme de guerre qui détruit la population en passant par la matrice de l’humanité, la femme.

Avec la même arme, vous avez la destruction du tissu social. Lorsque vous détruisez le tissu social d’une population, vous la rendez incapable de s’organiser puisqu’elle n’a plus de noyau. Ce n’est pas seulement parce qu’elle voit des atrocités mais aussi par l’introduction dans des familles de personnes sans filiation, des enfants tout à fait innocents qui seront poursuivis par des questions existentielles. Lorsque vous avez une génération de gens ne sachant pas retracer leur passé, ça désorganise complètement la société.

Dans toutes les guerres classiques, il y a des visées économiques, les ressources sont pillées. Mais en détruisant la femme, l’économie locale est complètement anéantie. Au Congo, les femmes portent l’économie rurale basée sur l’agriculture.

Comment expliquez-vous la complaisance face au viol comme arme de guerre ?

Au Congo, il y a quinze ans, le viol n’était même pas criminalisé. C’était un dommage collatéral dans un conflit. Il a fallu du temps. Il faut aujourd’hui que nous tracions une ligne rouge. Que cette ligne rouge soit connue par tout le monde, et que tout le monde aide à la rendre visible. Je ne vois pas comment on peut avoir une ligne rouge pour l’usage des armes chimiques, de l’arme nucléaire et ne pas l’avoir pour le viol. Toutes les femmes violées ont ce même témoignage pour exprimer qu’on leur a enlevé leur sens, sur le plan personnel : « on m’a tuée ». La destruction psychologique est inimaginable. Sans compter les dégâts sur le plan horizontal, une femme contaminée par le VIH, combien de personnes risque-t-elle de contaminer dans sa vie ? Elles sont souvent contaminées entre 12 et 14 ans. Et si elles tombent enceintes, elles risquent de contaminer leurs enfants.

Il faut arriver à déclarer sur le plan local d’abord, national et international ensuite, que le crime de viol peut être une arme de guerre. Pour que la communauté internationale puisse porter des sanctions. Les sanctions pourraient être l’interdiction de voyage, de visa, le gel bancaire pour les dirigeants des groupes qui autorisent ou du pays où l’acte est toléré.

Nous voulons aussi que les chefs qui détiennent les coutumes introduisent la notion de tabou du viol. Si nous acceptons de ne pas coucher avec notre mère ou notre sœur, c’est parce que quelqu’un nous l’a appris. Pourquoi les coutumiers ne pourraient-ils pas instaurer le tabou du viol? Je n’ai jamais vu une femme violée qui soit normale après, que ce soit en Europe, en Amérique, en Afrique. Sa vie change le jour où cela se passe. C’est une destruction de la personne.

Quel est l’intérêt pour ces « violeurs » qui détruisent en quelque sorte leurs sources de richesse ?

La plupart de ceux qui commettent ces viols viennent soit du Burundi, soit du Rwanda, la LRA ou les ADF-Nalu de l’Ouganda. Quand ils arrivent, ils parviennent à enrôler des jeunes qui subissent des lavages de cerveaux et qu’ils introduisent comme les maï-maï, les groupes armés locaux. On montre tout simplement aux enfants « tiens, voilà une kalachnikov, avec ça tu auras la nourriture, l’argent, les femmes ». Les enfants y croient. Les seigneurs de guerre qui organisent ça, ils savent bien que quand les populations fuient, ceux qui acceptent de rester, accepteront de travailler dans les mines et de payer leurs redevances tous les jours. Ce système implique beaucoup de gens qui ne veulent pas que cela se termine car ils s’enrichissent beaucoup.

Septante pour cent du coltan mondial viendraient de cette région où il n’y a ni paix, ni guerre et où les femmes sont traitées de façon inhumaine. Vu l’intérêt de ces minerais, on aurait tendance à penser que la communauté internationale va sécuriser l’exploitation en toute transparence. Mais je crois qu’ils préfèrent plutôt la voie où l’on peut avoir ces minerais au moindre coût. Je sais qu’au niveau de l’Union européenne, ils vont voter une loi sur les sources d’approvisionnement. Mais cette loi ne comporte aucune contrainte, ce sera une loi volontaire, les entreprises choisiront les sources en leur âme et conscience.

Pourriez-vous imaginer que les décideurs et citoyens belges, voire européens, se mobilisent ?

Je ne vois pas vraiment de grand changement politique si les consommateurs* ne s’impliquent pas. Les politiques ne commencent à bouger que lorsque la base le réclame. Cela fait quinze ans que l’information ne circule pas assez, est étouffée, et finalement, tout continue. Le jour où le consommateur pourra dire « on ne consomme plus si ce type de crime ne s’arrête pas », ces crimes s’arrêteront. La force du consommateur peut mettre un terme à cette situation. Les producteurs s’inquiéteront si le marché leur échappe.

*Denis Mukwege préfère parler de consommateurs car l’une des raisons fondamentales des conflits armés dans la région du Kivu, c’est la présence d’importantes ressources naturelles. Citons notamment l’abondance du coltan. Ce minerai intervient dans la fabrication d’équipements électroniques tels que nos smartphones mais aussi dans la composition d’alliages dans l’aéronautique.

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Extraits du grand entretien à paraître ce vendredi 28 novembre dans le Journal du médecin.

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