Chasse à la casse-couille et autres urgentes joyeusetés

Visite guidée du quotidien torturé d’un jeune urgentiste français. En concentrant ses petites aventures dans un bouquin sans prétention, le Dr Doukhan a commis un objet collector. Dans lequel il diagnostique une maladie contagieuse, frappant selon lui dans trop d’hôpitaux : le syndrome du paillasson. « Chaque urgentiste porte sur son dos une inscription (…) ‘Bienvenue’ comme sur tout bon paillasson ».

Fatigue. Absence progressive d’estime de soi. Absence de reconnaissance. « Les signes cliniques sont caractéristiques (car) dans la tête de beaucoup, nous sommes des sous-médecins ou pire des médecins de tri », sanctionne Mathieu Doukhan en fin de publication.

Le jeune urgentiste de Tourcoing, l’un des services d’urgences les plus importants de France, signe un livre-témoignage sans ambages. « Être urgentiste, c’est avant tout être un larbin de dispensaire, ou plutôt un médecin de comptoir qui consomme les patients avec ferveur et vélocité au grand bistro de la santé publique », écrit-il notamment.

Introspection professionnelle, analyses organisationnelles, mais aussi études de cas, tout passe à la moulinette du vécu et est servi cru dans « Papa, pourquoi tu dors encore à l’hôpital ? », dont on doit le titre à une question lancée un soir par le fils de l’auteur, du haut de ses 4 ans et demi.

Pas de surcharge émotionnelle pour autant, plutôt une bonne dose d’humanité et d’humour. Caustique, franc, aimant. Dès la dédicace à sa famille tourquennoise : « désolé les gars, j’aurai dû mieux travailler à l’école et faire dermatologue ».

« Elle va mourir. Ciao »

Certains praticiens ne pourront s’empêcher d’incriminer la grossièreté de l’analyse. Pourtant, ce généraliste trentenaire qui a préféré se surspécialiser en aigu ne verse pas dans la caricature. Sous l’aspect trompeur d’une compilation d’anecdotes, le Dr Doukhan examine au microscope de ses expériences un fragment de la réalité des soins. Il rend ainsi compte des rapports, souvent de forces, avec les policiers, les pompiers, les gestionnaires ou encore les confrères hospitaliers.

« En tant que spécialiste de l’urgence, j’ai une tendance naturelle à minimiser ce qui n’est pas urgent, de la même manière que le spécialiste (d’un organe) à tendance à oublier ce qu’il y a autour de l’organe, le patient », note le Dr Doukhan, en évoquant le cas d’un collègue gastro-entérologue lui abandonnant une victime d’hémorragie oesophagienne. « J’y vois que dalle, ça saigne trop, je suis pas sûr de pouvoir faire quelque chose », s’est dédouané le « Jedi du fibroscope », avant que la patiente, dont le nom n’apparaissait pas sur la liste des transplantations, cesse de vivre, exsangue.

L’animalerie

La lecture de l’ouvrage procure un certain plaisir coupable dans une approche digne d’explorateurs de peuplades inconnues, catégorisant assez fidèlement le bestiaire… des patients. Comme lors de cette partie de chasse « ahurissante pour une équipe mobile d’urgence » dans les couloirs et salles de classe d’un collège bondé. Armé d’une seringue de Tranxène, un tranquillisant, le Dr Doukhan est lancé sur la piste de ce qu’il définit scientifiquement comme une « bonne casse-couilles » : une ado de 14 ans présentant un trouble du comportement et qui surtout « cogne fort ».

L’auteur revendique au fil des souvenirs égrenés une « fâcheuse tendance à faire le con ». Qu’il a appris à ne plus (trop) exprimer en intervention après un « délit de faciès ». Encore de garde SMUR et « très fatigué », Mathieu Doukhan arrive en nuit profonde chez une quadragénaire se plaignant d’une douleur thoracique. « Elle pousse des petits cris, force ses yeux à se fermer, semble alcoolisée », se remémore-t-il. Il pense être face à un énième « cas psy », se paie sa tête au bonheur de l’équipe médicale l’entourant jusqu’à ce que l’ECG dévoile un « infarctus du myocarde antérieur, net et sans bavure ».

Quelques cachets de Prasugrel (un inhibiteur plaquettaire) plus tard, la patiente se retrouvera sur la table de coronographie et, « c’est tout ce qui compte (…) n’a souffert d’aucune complication ».

Derrière le train-train, les automatismes lors des gardes, les engueulades avec les spécialistes, les avis à la sauvette pour le personnel de l’hôpital, le Dr Doukhan doit trouver le patient urgent, celui pour lequel il a été réellement formé. Et « alors qu’on pense avoir tout vu, nos yeux s’ouvrent enfin », même si « elle ne nous concerne pas, la souffrance des autres nous touche ».

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〉 Article paru sur le site du magazine Le Vif / L’Express.

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