Pionnier… par hasard

 

Le chef du service d’hépatologie pédiatrique de Saint-Luc, fondateur de l’entreprise Promethera, n’apprécie guère le label « business doctor ». Étienne Sokal lui préfère le terme médecin-entrepreneur. « Ça me correspond plus. Moi, le business, j’y suis confronté par la force des choses. Si nous voulons offrir notre technologie au plus grand nombre, parce que nous croyons qu’il s’agit d’un traitement d’avenir pour ces patients-là, il faut en faire un produit pharmaceutique ». Portrait.

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Le contact humain, la connaissance du corps, l’espoir d’aider autrui. Des motivations assez classiques ont poussé Étienne Sokal vers la médecine. Et si l’intéressé ne cache pas ses préférences pour les aspects internistes, sa spécialisation doit beaucoup à un heureux concours de circonstances. Lorsqu’on a la vingtaine et que le système attend déjà de vous des choix de carrière, il suffit d’un détail, d’une personne pour que tout se joue. « J’envisageais la néphrologie mais mon mentor de l’époque, le Pr Jean-Bernard Otte, m’a dit ‘moi j’ai besoin d’un hépatologue, pas d’un néphrologue’. Je me suis alors dit que c’était bien aussi », ponctue d’un sourire espiègle l’actuel chef de service de Saint-Luc.

Revendiquant un caractère pragmatique, le Pr Sokal reconnaît avoir eu de la chance. Car lorsqu’il s’y est lancé, au milieu des années ‘80, sa discipline était une science toute neuve, avec les balbutiements de la transplantation. « La transplantation nous a amené des patients exceptionnels mais aussi des pathologies nouvelles qui nous ont permis de réaliser de nombreuses recherches et publications. Nous l’avons bien exploitée », se souvient ce membre de l’un des premiers centres européens dédiés aux maladies du foie de l’enfant. Qui fêtera prochainement sa millième greffe.

Chicago-Bruxelles, aller simple

Quant au goût de l’entrepreneuriat, c’est encore le hasard de la vie qui l’a imposé à Étienne Sokal à l’aube des années 2000. Il participait à un congrès de l’ American Association for the Study of Liver Diseases (AASLD), un lieu de pèlerinage comparable à la Mecque pour les spécialistes du foie. Il y rencontre un Chilien, un certain Humberto Soriano, qui isolait des hépatocytes dans le but de les greffer. Occupation que son patron de Chicago ne soutenait pas à l’époque. « Alors Humberto se disait un peu découragé, de disposer de toute la technologie mais de ne pas pouvoir l’appliquer. Donc, moi, je lui explique qu’on vient de refuser chez nous une enfant à cause d’une maladie neurologique trop avancée », se remémore le Pr Sokal.

De retour en Belgique, l’hépatologue de St-Luc propose l’alternative aux parents de la patiente, déniche un mécène pour financer l’opération et affrète un jet pour rapatrier les cellules fraîches. « C’est comme ça qu’on a commencé les greffes d’hépatocytes et que nous avons été les pionniers en Europe ».

« Qu’est-ce que c’est que ces cellules ? »

Étienne Sokal commence ainsi à cultiver des cellules hépatiques dans un laboratoire de l’Université catholique de Louvain. « Jusqu’à un beau jour de 2005, où nous découvrons avec notre directeur de recherches, Mustapha Najimi, que des cellules étaient restées trop longtemps dans l’incubateur. On se demande vraiment ce que c’est que ces cellules apparues dans les boîtes », avoue-t-il.

Un soir de Noël, les deux scientifiques en viennent à breveter les moyens d’obtenir ce nouveau type de cellule souche, sa carte d’identité, ses applications. D’autres avant eux l’avaient pourtant déjà observé. « Oui, mais ils n’avaient pas saisi l’opportunité. Nous nous sommes dit que nous étions face à la next generation d’hépatocytes et que nous pourrions peut-être traiter plus de patients grâce à ces cellules multipliables in vitro », insiste celui qui allait fonder quatre ans plus tard la société Promethera.

Cette biotech wallonne empruntera son nom à son activité principale, la médecine régénérative du foie (PROgenitor MEdicinal THERApies). Non sans rappeler le héros grec qui dans la mythologie déroba le feu des dieux pour l’offrir aux hommes… et fut condamné par Zeus à voir son foie dévoré -chaque jour- par un aigle.

Dirigeant… mais pas trop

Spin-off de l’UCL, monnayée au petit bonheur de rencontres avec des « risqueurs de capitaux » belges, la SRIW et autres invests privés étrangers, Promethera Biosciences voit le jour en 2009. Une jeune entreprise dont les thérapies innovantes s’appuient sur les recherches expérimentales et cliniques du Pr Sokal, à savoir l’utilisation de cellules progénitrices allogéniques isolées à partir d’un foie adulte sain (HHALPC). Bien que fondateur, l’hépatologue pédiatrique n’endossera pas le costume de CEO.

« Je ne voulais pas être patron. Le fondateur doit comprendre que ce n’est plus à lui de tout décider. Mais en même temps, en tant que professeur, on reste le garant, pour éviter des dérives scientifiques notamment. Chief scientific officer, c’est un rôle que j’aime bien avoir, garder la vision d’innovation tout en pouvant donner un input au niveau clinique, R&D, voire le cas échéant au niveau réglementaire ».

Et il y a matière à débattre puisque, pour vulgariser à l’excès, greffées à des patients métaboliques, les cellules de Promethera, offrant un degré élevé de différentiation hépatocytaire, transfèrent la fonction déficiente. Toute pathologie liée à un déficit hépatique, du cycle de l’urée ou de facteurs de coagulation par exemple, en devient donc une indication potentielle.

Numéro un

Des perspectives pouvant donner le vertige. Surtout que, si tous les traitements se trouvaient jusqu’ici en phase d’étude clinique, Promethera a récemment acquis le statut de leader mondial de la thérapie cellulaire hépatique. La biotech de Mont-Saint-Guibert a fusionné en avril avec l’Américaine Cytonet. « On y gagne un site de production aux États-Unis, toute une série de talents, d’expertise. Qui plus est, la pénurie d’organes était l’un des principaux soucis en Europe. Or, Cytonet bénéficie d’une collecte d’organes, prévue par la législation américaine », indique notre médecin-entrepreneur.

De quoi poursuivre une stratégie de consolidation et de diversification par rapport aux indications historiques de Promethera. Concentrées au départ sur les maladies métaboliques, les équipes explorent désormais les propriétés immuno-modulatrices et antiinflammatoires des cellules, afin de s’adresser aux maladies acquises, en particulier l’Acute-on chronic liver failure.

« Là, quand on va voir nos collègues hépatologues adultes, ils nous ouvrent grand les bras. Parce que c’est vraiment un unmet medical need, il n’y a rien, ce sont des patients accusant 50 % de mortalité. Et le mécanisme d’action de notre cellule correspond à ce qui se passe dans cette maladie », assure le Pr Sokal.

Cela dit, notre hépatologue-manager constate que le reste du corps médical ne perçoit pas toujours tous les obstacles auxquels se heurte un développement clinique. A quoi s’ajoutent la tendance encore conservatrice du Big Pharma « très branché sur les small molecules », et le « droit de vie ou de mort sur les entreprises » laissé aux banques universitaires de matériel corporel humain. Étienne Sokal ne perd pas patience pour autant. La thérapie cellulaire aura son heure, comme pour les anticorps monoclonaux ou les vaccins, « il faudra le temps qu’il faut. J’étais à un congrès à Barcelone, j’ai été revoir la cathédrale de Gaudi. Il a commencé les travaux en 1882, il y a 134 ans et elle n’est toujours pas finie », philosophe-t-il, taquin mais confiant.

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[ Portrait réalisé dans le cadre de la série Business Doctors ]

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〉 Article paru dans le Journal du Médecin N°2451 du vendredi 20 mai 2016, p.32

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