Directives médicales pour torture optimale

Un document top secret pour le moins saisissant a été récemment déclassifié par la CIA. Il s’agit des recommandations émanant de la direction médicale de l’agence. Un modèle de cynisme technocratique. Manifestement contraire aux fondements de la médecine.

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Effort louable. Ne pas laisser sans repères pratiques les officiers médicaux assignés au transfert, à l’interrogatoire et la détention de terroristes. Voilà le principal objet des guidelines adressées en décembre 2004 au personnel soignant de la Central Intelligence Agency (CIA). Car oui, les services de renseignements américains disposent de leurs propres infirmiers et médecins spécialistes. Une vocation hippocratique rémunérée, de base, 130.000 dollars par an, alors qu’on attend d’eux qu’ils dispensent « les soins de la meilleure qualité possible malgré les conditions restrictives généralement éprouvées par les opérations d’emprisonnement ».

En préambule de ce protocole de 30 pages où sont détaillées les « limites médicales » des techniques d’interrogatoire, l’Office of Medical services (OMS) insiste d’ailleurs sur le fait que « les circonstances de détention ne doivent pas prévaloir sur l’obligation de respecter les normes professionnelles et éthiques ».

Approche élémentaire

À ce propos, le médecin-agent doit réaliser toutes les six heures un examen physique du sujet, en contrôlant les signes vitaux (tension artérielle, pouls, saturation en oxygène, etc.), la présence d’ecchymoses ou d’« anomalies flagrantes ». Le prestataire se voit conférer une grande autorité puisqu’il peut interrompre le « traitement » d’un prisonnier si les manipulations venaient à lui infliger des blessures graves ou permanentes.

Le rapport poursuit en expliquant qu’il convient de veiller à ce que les entraves aux poignets et aux chevilles laissent « l’espace pour passer un doigt ». Astuce logique pour éviter un effet de garrot ou une abrasion susceptible de causer une infection, des troubles vasculaires ou neurologiques.

« Au-delà de l’obligation de protéger la santé du prisonnier, ce genre de complications réduit les marges d’interrogatoire de l’Agence », prennent étonnamment soin de stipuler les auteurs. Tout comme ils conseillent de « donner de l’eau lors de longs trajets en avion, à la paille, toutes les deux heures ».

Sécurité des geôliers

À cela s’ajoute, en quête d’objets contondants et autres armes potentielles, la recommandation de la fouille des « cavités ». La direction médicale de la CIA précisant qu’il est question de la bouche, des oreilles, de « l’arrière du scrotum » et du rectum, à l’aide d’un « lubrifiant adéquat ». La protection du personnel reste naturellement un point d’honneur.

Et, outre l’exploration corporelle, la responsabilité de sédater un prisonnier revient aussi à l’officier médical. Par exemple dans le cadre d’un long transfert de sujets catalogués violents. Même si, sur papier, les médecins du gouvernement signalent que le diazépam, l’halopéridol et autres psychotropes ne doivent pas être administrés par simple commodité.

Le danger qu’incarnent les détenus aux yeux des médecins de l’Agence ne se limite pas aux menaces physiques. Il est également d’ordre infectieux compte tenu notamment des nombreux pathogènes transmis par le sang recensés dans la population « carcérale ». L’OMS doit alors garantir des mesures préventives pour réduire l’exposition des agents aux excréments et fluides infectés. Les médecins organisent à cet égard des briefings hebdomadaires sur le bonnes pratiques, le port de l’équipement ou encore les possibilités de vaccination.

cia oms medical 2

Médecins inquisiteurs

Ces fulgurances, caractérisées par un total détachement bureaucratique, ne remplissent que 8 pages du rapport sur la trentaine évoquée. Elles précèdent le descriptif d’un « large éventail de techniques autorisées par la loi, toutes utilisées par l’armée US » pour interroger des « terroristes capturés et livrés à la CIA ».

Ces techniques, pour ne pas dire châtiments, ne poursuivent qu’un seul but, la « dislocation psychologique, pour exacerber le sentiment de vulnérabilité et d’impuissance du détenu et briser sa volonté de résister à nos efforts pour obtenir des renseignements essentiels », explique mot pour mot le document.

Si certains parvenaient encore à en douter, ces médecins fédéraux, qui ont pour mission de « renforcer les techniques d’interrogatoire » tout en mesurant les conséquences pour l’intégrité physique des prisonniers, orchestrent de facto un programme de torture.

Tout acte par lequel des souffrances, physiques ou mentales, sont intentionnellement infligées à une personne aux fins d’obtenir des renseignements relève de la torture, mentionne dans son article premier une certaine Convention des Nations Unies.

Certes, il n’y a aucune intention de préjudice corporel, se dédouane moralement le bureau médical de l’Agence, les techniques les plus physiques étant appliquées avec « la plus grande précaution », en suivant scrupuleusement les prescriptions.

« Les coups, par exemple, sont destinés à choquer, surprendre, et/ou humilier et non infliger des douleurs intenses ou durables. Le walling est exécuté seulement sur des murs conçus pour être bruyants et amortir le choc. La tête du sujet devra d’ailleurs être solidement soutenue par un essuie pour éviter les lésions cervicales et cérébrales », suggèrent nonchalamment les auteurs.

Sauvage de nature ?

Pendant une vingtaine de pages, les directeurs médicaux de la CIA exposent alors tous leurs conseils pour optimiser la récolte d’aveux et garantir le bon déroulement de la privation de libertés, avant et après les interrogatoires.

Ils expliquent notamment comment maintenir un détenu sous atmosphère inconfortable, « en sachant que la température corporelle chute après plus de 2h exposés à 10° ». Comment réhydrater un gréviste de la faim par « sonde rectale, avec un matériel lubrifié comme il se doit pour prévenir les pertes ».

Se retrouvent également des astuces pour l’asperger d’eau (water dousing), le soumettre à 24h de bruit de fond (white noise, 82 dB) ou de musique forte (2h à 100 dB, soit niveau sonore d’une moto).

Le priver de sommeil dans une position de soumission ou non, « 6h de repos étant nécessaires pour obtenir un prisonnier raisonnablement attentif ».

Le placer en boîte de confinement « pouvant à l’occasion servir de refuge après l’interrogatoire » ou encore la simulation de noyade (waterboard), la tête couverte par un tissu passé sous « une eau légèrement salée en cas d’ingestion significative, pendant 20 secondes, pas plus ».

Pour cette dernière technique de torture, les médecins de la CIA avouent dans leur rapport qu’il est difficile d’en établir un guide complet, tant la sécurité dépendra de comment l’eau et les phases de respiration sont utilisées. « Les recommandations générales s’appuient sur des connaissances très restreintes, tirées de quelques sujets dont l’expérience donna des résultats assez variables », osent-ils souligner.

Sans prolonger ici le sadisme de la notice scientifique, pour le surplus, les services médicaux de la CIA renvoient à la documentation du Bureau des prisons du Département américain de la Justice ou, plus globalement, à la littérature.

Avec cette référence évocatrice, « Wilderness Medicine », l’ouvrage du Dr Paul Auerbach. Ce médecin de renommée internationale y développe les réactions décisives à prendre face aux urgences médicales rencontrées en milieu sauvage.

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« Équipement de secours sous la main »

Le rapport se clôt sur deux tableaux compilant lapidairement les « raisons médicales aux limites des pressions physiques ». Un listing commence par la mesure la plus banale, sans réserve ou référence médicale : le rasage, « standard d’hygiène dans d’autres établissements de détention ».

Cet inventaire suit l’augmentation graduelle de l’intensité des techniques, en passant par le « stripping » (dénudement), pour lequel la CIA se réfère à l’Organisation mondiale de la Santé pour éviter l’hypothermie, l’encapuchonnement, l’isolement, la lumière ou l’obscurité continue, etc.

Comble d’une bureaucratie misanthropique, les procédés les plus musclés, à savoir la « prise au col » (attention grasp), les gifles au visage, les coups dans l’abdomen, le water dousing, les soumissions, le walling et le confinement, héritent pour seule retenue médicale le fait d’être « réalisé  correctement » en l’absence de « de lésion préexistante risquant d’être aggravée ».

Le waterboard se voit tout de même agrémenté de petits trucs comme « pas de nourriture 4 heures avant » ou « équipements de réanimation immédiatement à portée de mains ».

Quant aux raisons de ces limitations médicales, elles relèvent pour la plupart de la traumatologie (crânienne, cervicale, digestive, articulaire, etc.), de la suffocation ou la noyade.

En guise de références, le document mentionne la véritable OMS, l’autorité sanitaire internationale, l’agence américaine pour la sécurité et la santé au travail (Occupational Safety and Health Administration, Osha) et un manuel d’entraînement militaire, le Pre-Academic Laboratory (Preal) Operating Instructions. Aussi appelée « bible de la torture » par certains journalistes américains, étant donné que l’ouvrage entend préparer les recrues US à tomber entre les mains de tortionnaires ennemis.

Responsabilité criminelle

Rappelons que ces directives médicales n’appartiennent pas à temps où la gouvernance des États-Unis (s’)inspirait (de) la filmographie de Chuck Norris vs les communistes. Mais elles remontent à une décennie à peine. Peu après le 11-septembre. À elle seule, cette date-clé résume toute l’intrication géopolitique.

Enfin, alors que le document a été libéré du secret en ce mois de juin 2016, notons que l’agence de renseignement a encore l’audace d’expurger des détails sensibles liés au rôle dans le programme de torture des officiers médicaux. Certains mots ou certaines pages laissent place à des blancs, en invoquant des actes législatifs des années ’40 (le National Security Act de 1947 et le CIA Act de 1949). Une stratégie dilatoire.

Surtout que l’imprimatur apposé par ces médecins sur la machine à broyer des terroristes présumés tente de minimiser la violation du droit international humanitaire dont se rendent coupables les États-Unis. Et que dénoncent à intervalles réguliers les acteurs associatifs de par le monde, à l’instar de l’ONG new-yorkaise Physicians for Human rights (PHR).

« Il n’a jamais été dans l’esprit des lois encadrant la sécurité nationale de dissimuler les preuves de crimes. Le personnel soignant impliqué à quelque niveau dans des faits de torture doit être tenu responsable de ses actes », a réagi le Dr Vincent Iacopino, directeur médical de PHR. Une évidence.

Car le souci documentaire des « traitements médicaux » égrenés au fil des pages traduit un hallucinant degré d’abnégation du personnel soignant. Sacrifiant visiblement la déontologie au motif d’un intérêt supérieur, d’un idéal dépassant l’individu, celui de la sécurité nationale.

S’il fallait encore l’exprimer, ces méthodes contreviennent à bien des égards au principe fondamental de la médecine : primum non nocere. Avant tout, ne pas nuire. Ou plus communément accepté, le respect absolu de la dignité humaine. Il suffit d’en constater la disparition pour en retrouver tout le sens.

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