« Nos acteurs politiques restent coincés dans la com’ »

Plutôt que d’aborder les problèmes publics sous tous les angles, les partis politiques belges se limitent à exploiter des filons médiatiques creusés par l’événementiel. Au risque, lorsque l’évènement s’épuise, de laisser croire que les décideurs ont eux-aussi disparu, explique Grégory Piet, politologue spécialisé en médiamétrie. Rencontre.

L’enjeumétrie. Mesurer son positionnement sur un enjeu public et canaliser les tendances médiatiques qui en découlent. Un courant récent, développé aux États-Unis dans les années ’80. Mais outre-Atlantique, dans toutes les campagnes politiques, les acteurs ont depuis acquis le réflexe. En comparaison, en Belgique, « la politique s’apparente plus à du Monsieur Jourdain », assure Grégory Piet, docteur en sciences politiques de l’Université de Liège, fondateur du bureau d’études Discours & Stratégies (D&S) et nouveau partenaire d’Auxipress.

Ce survol des problématiques par nos décideurs expliquerait au moins en partie pourquoi, en dehors de crises sanitaires aigues, la politique de santé ne passionne les foules. Dans les médias de masse, la santé se confond à des thématiques plus rutilantes: l’économie, l’enseignement, la technologie. Pourtant, les méthodes d’enjeumétrie permettraient à nos gouvernants de construire un véritable enjeu de santé publique, pour le faire exister médiatiquement et in fine améliorer la politique menée.

Extraits du long entretien

Les décideurs politiques semblent se satisfaire de ce « bruit médiatique de la santé ». Est-ce qu’ils amalgament faible attention des médias et absence d’enjeu ?

Grégory Piet : La thématique est mineure, oui. Quand on suit le profil de la ministre fédérale, ce n’est pas grâce à la santé que Maggie De Block a une telle popularité. Elle a capitalisé médiatiquement sur son profil Immigration. Mais elle a dû générer l’an dernier un millier d’articles, contre 6.000 pour Bart De Wever. Il y a une marge de progression énorme. Elle subit aussi le fait que la santé ne soit plus autant médiatisée et que la narration du fait qu’elle soit devenue ministre s’est estompée. La santé n’est médiatiquement pas un vecteur porteur. Ça concerne tout le monde, mais médiatiquement, cela ne fait pas vendre des journaux. À cause notamment de la technicité pour les journalistes et les citoyens.

Au milieu de ses nombreuses compétences, Maxime Prévot ne donne pas non plus l’impression de se démarquer grâce à la santé, de tirer bénéfice de l’énorme portefeuille ministériel.

Vous mettez le doigt sur un point sensible de son profil médiatique. Lorsqu’on réalise l’analyse, la santé n’y représente quasiment rien. Et le pire, c’est que d’autres acteurs du cdH, dont l’identité médiatique repose sur la santé, doivent faire un pas de côté sur ces thématiques pour que leur ministre les récupère. Ce que Maxime Prévot ne fait pas. Et le cdH laisse une place inoccupée médiatiquement sur l’enjeu de santé.

Alors que les thématiques environnementales et de mobilité prennent de l’ampleur, tout l’enjeu de santé qui est lié n’apparaît pratiquement jamais. Probablement parce que les partis manquent d’approche globale et systémique.

Et oserions-nous aborder la part de la santé dans le profil médiatique des ministres bruxellois compétents ?

De qui s’agit-il exactement ? (rires)

Tout est dit.

Les événements médiatiques dictent leur rythme de sortie sur la santé. Mais l’enjeu ne leur offre en soi pas le plus de visibilité. De plus, le nombre de ministres compétents en matière de santé n’aide pas non plus à identifier qui fait quoi.

Et alors Rudy Demotte, avec ses compétences en matière d’agrément et d’hôpitaux universitaires ?

Même sur ses autres compétences, il est absent médiatiquement. Mais tout ça provient de choix internes aux partis. Voyez avec Écolo où, bizarrement, la plupart des figures médiatiques n’abordent pas la santé. Alors que défendre l’environnement d’un point de vue de la santé, c’est complémentaire et tout bénéfice pour eux.  Ils sont en train d’y réfléchir mais les partis ne sont pas (encore) prêts à identifier la santé comme véritable enjeu.

C’est un cercle vicieux.

Oui. Pour faire exister médiatiquement une variable comme la santé, il convient de la nourrir avec l’ensemble des thématiques identifiées. Les médias donnent le ton. Les politiques ont beau jeu de prétendre que la même info ressort toujours mais c’est parce que politiquement, c’est toujours les mêmes sorties.

Certains en profitent très largement en exploitant des filons médiatiques, à l’instar de la sécurité. Mais cela signifie que lorsque cette thématique faiblit, l’existence médiatique des partis faiblit aussi. Laissant entendre qu’il n’y a pas d’acteurs médiatiques pour rebondir.

Là, c’est certain qu’en fonction des thématiques mises en avant, on peut dire que telle ou telle tendance va se profiler parce qu’on traite de la justice, d’accidents… Le récit médiatique donne des points d’ancrage. Cela veut donc dire que le politique n’intervient pas sur la construction d’un problème public. Cela manque surtout d’une approche globale et transversale des problèmes de société.

Dans ce cas, pourquoi les politiques n’utilisent pas tous ces éléments pour consolider leurs interventions, leur vision. Ce n’est pas encore acquis cette approche arithmétique de la politique ?

Non. Ces éléments permettent effectivement d’aller plus loin dans l’affinage du discours politique. Les partis commencent à s’y intéresser. Ça se voit dans nos contacts. Ils demandent tous à nous rencontrer et à voir un peu quelles sont les thématiques oubliées dans leur profil par rapport à ce que les médias peuvent mettre en valeur. Mais les partis ne s’en servent pas encore d’un point de vue stratégique. Simplement pour sentir s’ils suivent la bonne tendance.

Alors que l’enjeumétrie, c’est la réflexion sur « comment je construis un problème public que j’identifie comme majeur ». Aujourd’hui, la réflexion que les partis posent ressemble plutôt à « ah, on est dans le bon ou pas ». Ils pourraient prendre à bras le corps la santé, en réfléchissant à 360° sur comment construire le problème public, en passant par l’économie, l’environnement, etc. Et ne pas se limiter au monothématique.

Faute de construction d’enjeu, c’est de la réaction politique alors, dans l’urgence ou face à un fait accompli. Une sorte d’obligation de positionnement ?

Tout à fait. On est toujours dans cette construction de la politique de l’urgence. C’est la différence avec certaines stratégies américaines par exemple. Certes, le système politique diffère mais les politiques américains prennent en compte les méthodes d’enjeumétrie. Ils construisent les enjeux. Même si en observant Trump, on constate des excès. En attendant, les enjeux profitent là-bas d’une panoplie d’arguments plus riche que chez nous où les intervenants politiques arrivent avec trois phrases préparées.

Et ils n’arrivent pas à sortir de cette communication, forcés de répéter dix fois ce que le parti défend, sans pouvoir décliner par des enjeux environnementaux, économiques ou de santé. Il y a tellement à faire. Et les partis traditionnels perdent de l’audience par rapport aux deux extrêmes, mais ils sont responsables de cette situation.

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■ Résumé de l’article :

« Nos politiques développent
plus
 
de petites phrases
que d’enjeux publics
 
»

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